Parlez-vous vraiment français ?

Je mets en route la radio dès le matin, ça meuble le silence. La station que j’écoute dans la journée a des programmes assez variés pour ne pas être dans la monotonie. En fait,, je n’écoute pas vraiment. Mais mon attention est attirée par les sujets qui m’intéressent au fond. Cela peut être une chanson comme un entretien avec une personnalité, et c’est là que je puise beaucoup des petites phrases que je place en bas des pages, sans qu’elles aient vraiment de rapport avec ce que j’ai écrit plus haut. Ce sont les phrases que j’aime, parce qu’elles sont porteuses de sens, et que je partage l’idée, ou que je suis séduit par l’élégance de la formule.

Ce sont en quelque sorte des instantanés sonores, une phrase au milieu d’un discours apparaissant comme une photographie, c’est-à-dire l’arrêt du temps. Hop ! , attrapée au passage, la belle phrase, notée à la hâte sur le premier bout de papier, et entassée avec les autres dans une boîte. De temps à autre, j’ouvre la boîte et j’enregistre, dans un dossier spécial de mon ordinateur. Comme ça, je les retrouve et peux à l’occasion les citer pour étayer mon discours. Un jour, peut-être, je les classerai par centres d’intérêt. Mais est-ce bien important ? Il n’y a pas d’urgence, tant que je m’y retrouve.

Parfois, j’ouvre ce dossier, je lis un peu au hasard. Cela active ma mémoire, et provoque des associations d’idées, donc un nouveau propos.

Mais il arrive aussi que l’écoute de la radio me provoque de grosses colères. Pas tant à cause des opinions exprimées, mais à cause de la forme dans laquelle elles le sont. Je suis très attaché à la liberté d’expression. Le fait que certains journaliste et leurs hôtes abordent des sujets parfois très scabreux ne me gêne pas outre mesure, au contraire, selon le degré auquel on perçoit le discours, ça peut être très drôle. J’accepte la grossièreté. Mais pas la vulgarité.

Et je trouve particulièrement vulgaire ce verbe de plus en plus entendu qu’est “ solutionner ”. En effet, notre langue est riche et belle. Alors pourquoi inventer un terme d’apparence simple, alors que le vocabulaire même élémentaire existe ? En effet, trouver la solution à un problème se dit en français “ résoudre ”. De la même famille que “ dissoudre ”, qui est une façon de faire une solution, de sucre dans le café, par exemple !

Je ne voudrais pas me lancer dans un savant cours de français appliqué au discours verbal. Mais quand même, le Journaliste a un devoir ( c’est bien le seul auquel j’aimerais le voir astreint ), c’est celui de s’exprimer, peut-être pas avec raffinement, laissons cela aux écrivains, mais avec une parfaite connaissance du vocabulaire, et de son mode de fonctionnement. Alors, quand même, je vais pratiquer une petite piqûre de rappel.

En français, le mot qui désigne une personne, un animal ou une chose s’appelle un nom ou un substantif ( que voilà un mot barbare dans l’apparence ! ).
- exemple : la course.
L’action de faire une course est un verbe, qui se dit “courir”. J’ajoute qu’ un verbe peut désigner une action, mais aussi un état.

Dans le discours, pour faciliter le langage – décidément le français est une véritable organisation de la pensée – on utilise selon le besoin substantif ou verbe, qui sont liés par leurs origines. On appelle ça l’éthymologie, l’histoire des mots.
Un verbe peut parfois, dans un effet de style ou parce que le substantif n’a pas été créé pour un sens très précis, être employé comme substantif. Ainsi, on citera le “ parler ” des gens d’une région particulière, parce qu’il ne s’agit pas de leur simple parole, mais de la manière dont ils l’articulent. C’est une nuance de l’accent régional, parce que certains mots particuliers ont un sens régional ( dans de nombreux coins d’Auvergne, on dit : > au sens de :>. )

Revenons à nos moutons. Une consonance ancienne a généré dans notre langue des substantifs et leurs verbes associés. Évidemment, notre pays étant à la croisée de toutes sortes de mouvements de populations, de nombre de routes commerciales, notre langue s’est enrichie au fil des temps des mots étrangers qui désignaient une denrée exotique. Zéro nous a été offert par les Arabes, mais la plupart des noms de lieux remontent à la période pré celtique, ou à l’occupation romaine. Le latin, et le grec, ont aidé à fabriquer beaucoup de termes scientifiques, en botanique ou en médecine, la rituelle question allemande “ Was ist das ? ”est devenue “ vasistas ”, petite fenêtre …

Donc, il faut savoir qu’un verbe engendre un substantif indiquant la même idée, ou qu’on substantif peut engendre un verbe. Malheureusement, l’usage ancestral et contradictoire de nos pensées étroites ou simplificatrices, ont engendré trois groupes de verbes, sans compter quelques irréguliers d’usage multiquotidien comme “ aller ”, ou “ être ”, et c’est bien difficile de retenir tout ça !

Alors, la tendance laxiste pousse, dans l’ignorance, à inventer de nouveaux verbes : on a besoin d’une solution, on solutionne, et l’action de solutionner devrait logiquement engendrer un solutionnement, et le fait d’avoir atteint celui-ci, serait désigné par la : solutionnementation, qui donne solutionnementationner …

Cela me fait penser à ces pieds de tomates auxquels on a négligé d’offrir un tuteur, et qui poussent au ras du sol, où leurs fruits pourrissent au fur et à mesure. Lamentable.
Et je traite celui qui a si bien solutionné son discours de triste connard, d’inculte, d’illettré, et je pense que sa place serait plutôt la pioche à la main à méditer sur la meilleure façon de faire pousser des patates qu’à monopoliser la parole dans un entretien (ce qui veut dire interview en français “ contemporain ” !) dans lequel l’invité ( pourquoi pas l’intervewvé ? ) ne sert que de faire-valoir au pitoyable journaleux.

Je ne partage pas les opinions de Jean d’Ormesson, par exemple. Mais quelle élégance dans sa manière, quel charme dans la langue qu’il emploie ! Si je ne réfléchissais pas, je serais très facilement convaincu. Mais charmer est facile, et Jean d’Ormesson est un honnête-homme, en plus d’être un homme honnête. Il connaît bien le pouvoir de son charme, et lorsqu’il va lâcher des manœuvres de séduction, il y a dans sa mimique, quand on le voit, dans son intonation, si on ne peut que l’écouter, ou encore comme dans une légère variation de style, lorsqu’on le lit, qui vous dit :
“ Attention, je vais séduire …” : alors tu te laisses faire, ou tu fais gaffe (mot emprunté au monde des mariniers et navigateurs …)

Ceci pour affirmer que la parole, ou l’écrit, sont faits pour échanger avec les autres, s’enrichir d’eux, les enrichir de nous, si possible avec ce que nous avons de beau dans la tête. Dans cette démarche envers l’Autre, on peut émettre une idée, sans arrière-pensée, comme ça ; on peut tenter de convaincre de cette idée notre interlocuteur ; ou user de persuasion (attention toutefois, on est sur le chemin de la mauvaise foi !) ; on peut séduire ; on peut contraindre. De toutes manières, on use du pouvoir de la parole “ qui est une arme à double tranchant ”, d’autres pensent que les mots sont faits pour se battre ou pour se défendre : ce qui signifie qu’il faut assumer la responsabilité non seulement de ce qu’on dit, mais aussi de la manière dont l’interlocuteur reçoit le discours : ce n’est parfois pas la même chose. Cela s’appelle un malentendu. Et c’est le point de départ d’un conflit possible. Était-ce le but recherché ? Rarement. Moi, avec les mots, j’essaye de faire “quelque chose de beau, quelque chose d’utile”, naïvement.

Alors, journaleux de mes deux doigts qui me servent à animer mon clavier, s’il-te-plaît, uses du mot juste, au bon moment. Ne méprises pas ton auditeur en affichant ton ignorance. Prépares ton travail, car les meilleures improvisations sont le fruit de belles réflexions, de recherches profondes. Tu ne seras pas plus populaire en parlant la langue des banlieues ou des coins de bar que tu fréquentes. Tu ne seras pas mieux compris avec un vocabulaire de quatre-cent mots que si tu en as quatre-mille à ta disposition. Ce n’est pas être arrogant que de transmettre un peu de Culture à son audimat. Et sans aucune discrimination raciale ou ethnique, je m’étonne de la qualité du français que pratiquait Mohammed V, ex-roi du Maroc, ou encore les jeunes Européens de ce bête “ reality-show ” qu’est “ Nice People ” …

Pardonnes-moi si tu peux, toi que j’interpelle. Mais je ne supporte pas davantage l’usage des “ malgré que” alors que la justesse demande une syllabe de moins, donc une économie de l’énergie que tu dépense à tort et à travers, sans compter. On dit : “ bien que ”. “ Malgré ” s’enchaîne sur un substantif . Obligatoirement. D’ailleurs, vois par toi-même, et lis à haute voix :

- “ Il est sorti malgré qu’il pleuvait. ”
- “ Il est sorti malgré la pluie. ”
- “ Il est sorti bien qu’il pleuvait. ”

D’accord, la dernière formule exige que l’on connaisse ses conjugaisons, et je t’accorde que c’est un art difficile.

C’est encore un plus. Sans regretter pour ma part un passé révolu qui ne reviendra pas et que nous ne referons pas, je t’informe que ces quelques règles étaient exigées des gens de ma génération pour obtenir le Certificat d’Etudes, à douze, puis à quatorze ans, en fin d’Ecole Élémentaire, Laïque, Gratuite et Obligatoire …

Ce diplôme permettait d’enter dans la Police, ou à la Poste, ou dans une étude de notaire comme employé de bureau … et de faire bien son travail.

Mon seul baccalauréat m’a permis de devenir Instituteur. On devient Professeur des écoles avec au moins bac + 2 aujourd’hui, et la fréquentation de mes jeunes collègues ne m’a pas convaincu que les deux ou trois ans de Faculté qu’ils avaient suivi leur avait donné une meilleure connaissance de la langue. Ils n’en sont pas responsables. Mais qu’on ne vienne pas me dire que “ le niveau monte … ” !

Car je suis convaincu que sans une belle langue, bien pensée, mieux écrite ou prononcée encore, on ne peut rien transmettre, ni les émotions de joie ou de peine, ni les connaissances scientifiques, ni les mathématiques ( mon prof de maths en terminale mettait un zéro à la première faute d’orthographe de la copie ), ni la musique, ni peinture, sculpture ( que fout ce “ p ” dans le mot ? ), ni architecture, ni douleur ou plaisir, ni haine ni amour.

Eh ! Dis-moi, l’ami : qu’est-ce que la vie, sans amour ?

L’amour a été le sujet favori des trouvères et troubadours, et on emprunte encore à leurs trouvailles pour séduire nos belles. Pour rire avec des mots : un trouvère n’est-il pas l’auteur de trouvailles ?

Alors et pour conclure avec ce sujet : je vous en prie, journalistes de radio, de télévision ou de presse écrite, soyez nos modernes trouvères et troubadours, au lieu de vous vautrer dans la “ plumitivité ” !
( Moi aussi, je peux inventer des mots, à la mesure de ma conviction . )

Publié dans : ||le 25 mai, 2006 |Pas de Commentaires »

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