Mon grand-Père

MON GRAND-PÈRE
( et quelques autres ) et MOI

Je porte son prénom. J’ai choisi d’écrire sous son nom, mais j’ai réorthographié celui-ci, parce que j’ai quelques comptes à régler avec moi-même, donc avec lui.

Je l’ai connu, et c’est peut-être pour cela que les périodes pendant lesquelles je n’ai pas porté de moustaches ont été courtes. Ma mère m’a beaucoup parlé de lui. Elle l’admirait, et lui avait pardonné beaucoup de choses. Entre autres d’avoir été un panier percé, et de n’avoir pas su garder un sou. Je suis sur ce point tout à fait pareil. Mais je n’en suis pas fier pour ça. Je sais pourquoi j’ai vécu fauché toute ma vie : j’ai donné à ceux que j’aimais plus que je ne possédais, et ça m’a rendu heureux.

Je pense que mon grand-père était quelqu’un d’assez difficile à vivre, par les recoupements que j’ai pu faire. Et je me suis fait une personnalité entre ce que me racontait Maman, et les façons d’être de mon Père. C’est ainsi que j’ai grandi dans le plus strict esprit de laïcité, c’est-à-dire de respect rigoureux des convictions de chacun, tout en forgeant les miennes. J’ai acquis ainsi, avec le recul – si j’en suis capable – une certaine force d’expression, un relatif courage, quelques certitudes qui ne se sont pas démenties, et des doutes avec lesquels j’arrive à faire la paix.

Je ne suis donc pas la réincarnation de ce Grand-Père mythique qui m’a guidé au long de ma vie ( je l’ai cru pourtant à une période : mon destin était calqué sur le sien, et je ne pouvais que le subir ). Je ne suis pas non plus un clone de mon Père. D’ailleurs, je ne sais pas comment entre eux ils s’estimaient. C’est pourquoi je n’écris sous le nom d’aucun d’eux. Je n’ai gardé que la consonance de celui de ma Mère, donc de mon Grand-Père maternel.

A ceci, il y a une raison très simple. Quand je me suis rendu compte que j’avais conduit ma vie sans racines, que d’autres, en France étaient “ de quelque part ” et moi de nulle part ; quand je me suis aperçu qu’avoir des racines, une culture, une langue maternelle, des musiques à transporter avec soi où qu’on aille, je me suis d’abord trouvé devant un grand vide. J’ai eu le sentiment d’avoir perdu beaucoup de temps, et j’ai décidé de réparer.

Alors j’ai commencé à chercher, sans trop savoir quoi.
C’est venu tout seul. En accompagnant sa Mère, ma dernière compagne, en Bretagne, ma fille, la dernière, est tombée amoureuse de la vielle à roue. Elle était déjà, à onze ans, une candidate sérieuse pour devenir musicienne, et avait déjà à son actif deux ans de trompette et trois ans de clarinette. Elle me parlait de musique trad, et je n’y comprenais pas grand-chose : c’est un milieu que je ne connaissais qu’à travers les Bretons de Lyon, et je dois dire que si j’ai aimé la cornemuse, c’est à travers eux. Mais je ne me sentais pas breton pour autant. J’ai donc, pour être agréable à ma petite chérie, organisé notre participation au festival de Saint-Chartier. Elle était heureuse, au milieu des concerts, des bals auxquels elle allait avec nos voisines de camping, des exposants …

Moi, j’étais tombé sur une autre planète. J’ai vécu cinq jours ahuri dans un monde irréel. En arrivant, la veille du premier jour, j’avais trouvé un drôle d’air aux gens dans les rues du village qui a servi de cadre aux “ Maîtres-Sonneurs ” de George Sand (à lire d’urgence !). Leurs tenues, pour de jeunes trentenaires, étaient du genre baba que j’avais connu en 68, leur regard planait loin devant eux, et je me suis dit : “ Ceux-là ne fument pas que la moquette … ” Mais je n’ai jamais senti l’odeur d’un seul pétard : j’ai vite compris qu’ils vivaient autre chose, et j’ai éprouvé, sans m’en rendre compte, l’effet de transe que procurent les musiques à bourdon.

J’ai halluciné en regardant les danseurs (je surveillais quand-même ma fille, elle avait tout juste onze ans !). J’ai halluciné en découvrant que ces gens, qui jouaient entre eux, au camping, malgré le froid ou la pluie, ne se connaissaient pas. Qu’en plus, ils venaient de tous les coins d’Europe, sans partitions, seulement avec des instruments magiques dans leurs sacs, qu’ils étaient incapables de se parler, et qu’un signe, ou trois notes soudain parties les rassemblaient. Notre premier voisin jouait de l’accordéon diatonique, et il m’a expliqué beaucoup de choses, autour de ces musiques. Merci Gérard et son épouse Claude !

Rentré chez moi, ma fille repartie, j’ai voulu tâter du diato. J’en ai loué un, ça a duré quatre mois, et j’ai renoncé, faute de comprendre comment synchroniser mes mains. Mais j’avais des contacts, il y avait de la vie quelque part, il fallait que j’y aille. Restait qu’il fallait se décider si, oui ou non, un jour, je me mettrais pour de bon à la musique, comme musicien ( vieux rêve resté rêve … ). J’avais fait des essais de cornet à pistons, de basse à vent, de trombone à coulisse … Il y avait toujours quelque chose qui clochait. Et c’est en feuilletant la revue à laquelle je m’étais abonné pendant ce fameux festival, que la décision s’est prise. J’avais relu le Maîtres-Sonneurs, les jeux étaient faits. Dès que j’ai eu quelqu’argent, j’ai fait fabriquer MA cornemuse : une du Centre-France, avec un seul grand bourdon sur l’épaule, et un petit le long du hautbois. En poirier, avec une grande poche de cuir fauve. Une cornemuse d’étude, quoi, très simple, avec pour seuls ornements les anneaux de corne claire. Il fallait aller la chercher à Clermont-Ferrand, c’est-à-dire à trente kilomètres du village natal de mon Grand-Père.

Et les souvenirs sont remontés, du temps où j’allais en vacances chez la sœur de mon Grand-Père, que j’appelais “Tatan-Grand-Mère ”, puisqu’elle était la tante de ma Mère. Son fils Joseph, grand mutilé de la Première Guerre Mondiale, et elle faisaient des efforts pour me parler en français, mais entre eux, ils ne parlaient que patois. Elle chantonnait souvent, mais il était normal que je ne comprenne pas tout à fait les paroles : j’étais en Auvergne, et on disait encore en riant qu’il fallait avoir un passeport pour aller là-bas.

Quand j’ai acheté des disques, c’est-à-dire quand j’ai enfin trouvé la source des musiques traditionnelles enregistrées, mais hors du circuit de la mode, j’ai ré-entendu la Tatan-Grand-Mère. J’ai retrouvé des bouquins achetés autrefois par curiosité du parlé occitan. Certes, celui de Gannat a des nuances par rapport à celui de Toulouse. C’est le Grand-Nord de l’Occitanie. Mais on est loin du pays d’oïl !

Alors j’ai pris conscience d’une chose : c’est que je militais depuis des années pour qu’on rende aux régions le droit à leurs langues locales, que je ne connaissais pas la mienne, et que mon Grand-Père, qui appartenait à l’une des toutes premières promotions de l’Ecole Normale de Clermont-Ferrand, (aujourd’hui rebaptisée du pompeux vocable de “Institut Universitaire de Formation des Maîtres : I.U.F.M.” !) avait contribué à la quasi disparition de sa propre langue ! Lui, un contemporain de Jaurès, de Jules Guesde, de qui je tenais la première édition du Dictionnaire de Pédagogie de Ferdinand Buisson, lui, un fondateur de l’Ecole Publique, qui a été la religion de mes Parents, puis la mienne, avait participé au “ sabot sous le menton ”, la punition infligée aux enfants qui ne parlait pas en français à l’école ! En fait, je ne sais pas s’il l’a fait. Mais c’est sa génération, surtout en Bretagne, où la résistance linguistique a été très forte, qui l’a fait. Il avait été un “hussard noir de la République”, comme on appelait les instituteurs qui remplacèrent les béates dans les villages …

Alors, sans porter d’accusation parricide envers ce Grand-Père vénéré, je choisis ma voie. Je suis à la retraite, mes enfants sont établis, sauf la dernière, qui elle est si loin … Je peux donc choisir comme une grande personne, enfin, sans me plier au désir de plaire à quiconque, ainsi que j’ai trop souvent fait. Pour des raisons soi-disant économiques, je retourne “ au pays ”. J’ai trouvé une maison à louer en rapport avec mon budget, à Artonne, à quelques kilomètres des villages où il reste encore des arrière-petits-cousins, à quelques kilomètres de Riom, où l’on enseigne aussi la Cornemuse du Centre, où bon nombre de groupes musicaux non seulement jouent les bourrées anciennes, mais en écrivent de nouvelles, et où les danseurs se connaissent encore “ à leurs façons ” de se tenir, selon les villages. C’était autrefois matière à querelles, histoire de se mesurer, c’est maintenant matière à échange, donc à enrichissement.

Je suis heureux à l’idée d’aller là-bas. J’ai peur aussi d’y trouver autre chose de moins idyllique … mais quoi ?

C’est changer une solitude contre une autre solitude, avec ceci que ma sœur et mon Père, seront plus loin. Mais c’est aller aussi dans une maison plus grande, avec des chambres pour d’éventuelles visites, et, bien qu’encastrée parmi d’autres maisons de village, avec le luxe d’une cour et d’un jardin. Il y aura du travail, un peu, pour mettre un peu de gaieté dans cette cour. Mais l’intérieur est vraiment agréable. Sera-ce suffisant ?

Publié dans : ||le 18 mai, 2006 |Pas de Commentaires »

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