LETTRE A MA FILLE AINEE

Tu me posais incidemment la question : « Quelle femme as-tu aimée ? », en me parlant de ta Mère. C’est une bonne question, merci ma fille de me l’avoir posée. En même temps, quelle emmerdeuse tu fais : c’est intime et compliqué, ces choses-là !

Non :
Je n’ai rien oublié.
Oui :
Je n’ai pas de mémoire, ou alors je me la joue sélective.
Et pourtant …

Mais puisque tu m’as posé la question sans malice, et je pense pour te situer, trouver tes repères, je vais essayer d’y répondre avec l’honnêteté que je te dois, et le respect que je garde à ta Maman. Même si des différents nous ont séparés.
Alors maintenant que le temps a passé, que mes cicatrices sont solidement refermées, je suis en mesure de parler de ce qui surnage avec bonheur, suite à une décantation tranquille.

Une première chose : Vous êtes tous nés de l’Amour de la Vie, en tout cas pour ma part. De l’Amour avec « A » majuscule. Dans cette idée de créer une tribu, un clan de personnes autonomes et à la fois solidaires … Une espèce de meute …

Depuis l’éclatement, je n’ai commis que des tentatives pour recommencer dans un projet échoué.

Qui était cette Femme que j’ai tant, trop ou mal aimée ?

Je vais te le dire, et après ce préambule, je veux te raconter mon souvenir de ma vision première, qui ne s’est jamais démentie. Il n’y a eu que des éléments extérieurs auxquels j’ai réussi à régler leur compte, et je pense avoir pardonné, si besoin était. Reste le souvenir, même pas émoussé, peut-être idéalisé, d’un vrai bonheur. Et le souvenir d’un bonheur n’est-il pas du bonheur ? J’ai écumé la casserole, j’ai passé la mixture au chinois : le résultat, ce sont des visions que l’âge n’a pas tant modifiées que ça.

Donc, qui était cette jeune fille qui m’a séduit ou que j’ai séduite au point que nous devenions tes deux parents ?

D’abord, elle avait une beauté mystérieuse, très brune, même noire de cheveux, avec des reflets un peu rouges dans le soleil. Des yeux un peu orientaux, un port et une allure naturels qui faisait qu’on ne pouvait pas ne pas la voir. Elle faisait partie d’une équipe de jeunes gens employés comme moniteurs du Centre Aéré de Thonon. J’étais chargé d’animer cette équipe. Mais a priori, elle était très jeune : dix-sept ans, lycéenne, j’en avais vingt-trois, j’étais maître-auxiliaire à Cluses. Je me devais d’être prudent.

J’ai très vite remarqué ses compétences pédagogiques, ses facultés à entraîner son groupe d’enfants dans des activités originales, avec un bon rythme. Et puis je l’ai entendue chanter et conduire des chansons. Cela a contribué à organiser des répétitions entre nous, le soir, quand les enfants étaient rentrés chez eux et que nous nous retrouvions entre nous. Et puis nous avons chanté pour le plaisir.

Nous avons aussi, tous ensemble, beaucoup discuté. Pour préparer le lendemain, mais aussi de tout et de n’importe quoi. Peu à peu, nous nous sommes retrouvés de plus en plus souvent tous les deux. Je découvrais une conscience claire et simple, une idée de la vie que je partageais pleinement. J’étais bien avec elle. Heureux, avec ce sentiment que j’étais complet en travaillant avec elle, ou en jouant, ou en allant en ville ou au cinéma … Ce devait être réciproque, puisque pour moi c’était clair : je ne pouvais avoir une relation sentimentale que dans la perspective d’un mariage à tenter de construire. Nous nous sommes retrouvés d’accord sur ce terrain.

Nous pouvions aborder n’importe quel sujet, même politique, même des points délicats de connaissance de l’Enfant. Je ressentais une plénitude certaine. D’autant plus que j’éprouvais une réelle attirance physique pour elle. Mais nous vivions une époque sans liberté véritable sur le plan sexuel, contenus entre une morale très puritaine de part et d’autre, et les risques évidents d’une grossesse non désirée. Nous sommes convenus de l’abstinence jusqu’à notre mariage, qui devint matériellement possible deux ans plus tard. Nous étions tous deux très ignorants tous les deux des choses du sexe, et même longtemps, ce fut un sujet dont nous parlions peu. Par pudeur, sans doute, sans nous rendre vraiment compte de ce qui se passait autour de nous, dans l’antichambre des évènements de 1968 …

C’était simple, et évident. Nous faisions tout ensemble. Marc est arrivé très vite, et j’étais heureux de savoir tout faire autour de lui à l’égal d’une femme : nous avions appris ensemble à la Maternité de Grenoble. Manuel a suivi, et c’était une joie. Notre absence de sentiment religieux ne nous a pas paru comme un « don de Dieu » ni comme une fatalité. Il était normal que je sois présent aux accouchements : j’étais l’entraîneur, et elle la sportive sur le stade de la table de travail … Et ça marchait bien. Cette attitude était à l’époque peu courante, et nous étions à ce plan-là un peu des pionniers. Ce qui renforçait encore nos liens.

Oh, il y avait bien quelques ombres au tableau : Martine était très belle et attirait le regard des autres hommes. J’en étais affreusement jaloux : puisque moi je ne voyais pas (vraiment !) les autres femmes, je pensais qu’il ne devait pas en être autrement pour elle. Et je souffrais quand elle me racontait que, dans sa journée, elle avait eu une conversation intéressante avec un collègue mâle. Je confesse que cela a dû être difficile pour elle, de ne pas avoir le droit de plaire autour d’elle. J’ignorais à cette époque à quel point on peut avoir besoin du regard des autres pour se sentir sûr de soi, pour continuer de construire sa propre personnalité.

Pourtant, il serait malhonnête de ma part d’affirmer que je n’ai jamais eu de tentations. Mais j’en connaissais le caractère uniquement sexuel, et cela ne valait pas la peine d’y risquer mon ménage. Il y avait autour de nous des couples « à relations multiples » et leur vue me gênait. Donc cela faisait partie de pensées aussi fugitives que secrètes, et je gardais ça pour moi, fier au fond de savoir respecter la parole que j’avais donnée, une fois pour toute, devant M. le Maire, puis devant un Dieu qui ne m’était pas familier, mais qui faisait partie de la pensée de ta Maman. Depuis, j’ai appris à connaître ce Dieu. Mais c’est une autre histoire.

Je pense aujourd’hui que ma maladive jalousie a été une bonne part des responsabilités que je porte dans notre séparation. Mais on n’en est pas encore là. Le bon Docteur Simon, qui avait mis Manuel au monde, nous a aidés, et après cette deuxième naissance, nous avions envie de faire une pause. La pilule contraceptive commençait à apparaître sur le marché, d’une manière un peu confidentielle, presque sous le manteau. Donc, pilule et insouciance …

Jusqu’au jour où Martine a éprouvé et exprimé son désir de porter un troisième enfant, et elle justifiait son désir par son besoin de se sentir femme à travers cette nouvelle expérience. Je n’avais vraiment aucune raison de le lui refuser : nous avions deux garçons, déjà turbulents, et c’était une éventualité d’avoir une fille … Peut-être plus calme, différente … J’appréhendais un peu cette éventualité, car autant j’étais à l’aise avec mes gars, autant je me posais beaucoup de questions sur la « fragilité » d’une fille, et sur les comportements que je devrais avoir au cours de sa croissance : j’avais présents à l’esprit le sentiment profond que mon Père n’avait pas agi de la même manière avec ma sœur et avec moi. Je ne voulais pas de ça chez moi ! Je savais qu’il faudrait tout apprendre à nouveau, mais cela ne me faisait pas peur.

Tu connais les circonstances de ta (longue !) gestation. Je n’étais pas là à la clinique de Mâcon où tu as vu le jour. Exclus de la Maternité pour cause de grippe. À la maison, des puces, mes parents, la venue fréquente de Florence, l’institutrice de Marc … Martine accouchait seule, et au cas où je ne sais quoi, je n’étais pas à ses côtés. Plus tard, elle m’a reproché de l’avoir laissée accoucher comme une fille-mère. Elle ne peut pas savoir à quel point cette remarque me blesse encore, tant mon absence n’était pas mon fait. Mais ce fut une parole de colère, dans laquelle le verbe a dépassé sa pensée, je le sais à présent, et je suis un peu moins susceptible.

Si je reviens sur les tout débuts de notre relation, c’est qu’il me vient LE mot qui la résume le mieux : C’est l’Admiration :
Admiration de sa beauté qui, même dans les pires moments, n’a cessé de me troubler, mais aussi de son pouvoir créateur dans son métier. D’autant que nous avions à ce sujet de longs échanges de points de vue, et que je mettais avec orgueil mes savoir-faire à sa disposition, pour matérialiser avec des riens des idées alors très novatrices. Nous pouvons nous vanter d’avoir inventé à Monsols les cartes de géographie interactives, avec du papier-calque et des feutres … Aujourd’hui, ce serait moins coûteux en énergie, avec l’informatique et les facilités que cette technologie apporte. Il n’en reste pas moins qu’informatique ou pas, nous avons créé ensemble des outils pédagogiques dans lesquels le mouvement, la progression de l’idée directrice s’exprimaient avec clarté. Bonheur …

J’ai suivi, de loin, sa carrière sans moi. Elle a été brillante, et j’ose le dire, j’en ai parfois été jaloux (on ne se change pas si facilement !). Mais j’ai continué d’être contraint à l’admiration. Je ne connais pas les détails. Moi je suis parti anonyme, et souvent heureux de l’être puisque je n’ai aucune obligation, et que je garde mon opinion sur la profession de Professeur. Ça n’est pas un métier, c’est entrer dans les ordres, se soumettre, sans espoir d’une quelconque reconnaissance de personne. Et quand vous prenez votre retraite, on vous oublie, et il ne reste plus de vous que votre matricule à l’inscription sur la liste de la Dette Publique … À moins d’avoir pu préserver une part de soi pour faire autre chose. J’avoue que, même maintenant, j’appréhende pour elle son départ du métier : Elle y a consacré une telle énergie !

Je te le dis : mon admiration ne s’est jamais démentie, même lorsque j’avais tant de griefs contre elle : J’avais le sentiment qu’elle m’avait coupé d’un moteur de vie essentiel : Je n’avais plus personne à admirer au quotidien. C’est mon long travail sur moi qui m’a permis d’en prendre conscience et de l’accepter. Je ne la place plus sur un piédestal, et ce sentiment m’a conduit à un véritable et sincère respect.

À un autre plan, toujours en retour sur notre première rencontre, j’ai un peu le sentiment, confus, d’avoir séduit Martine en abusant de ma position de pouvoir institutionnel du moment. J’ai fait face au fait qu’elle était mineure, et tant que ta Grand-Mère n’a pas signé l’autorisation qu’elle se marie, j’ai vécu dans la crainte de commettre un détournement de mineure. Martine était réputée parmi les garçons comme une fille inaccessible … Je n’ai jamais su ce qui l’a séduite chez moi, ni quel homme elle a aimé en moi. Mais c’est ta Mère, et aussi la Grand-Mère de mes petits-enfants. L’existence même des « sept nains » atteste qu’il y a une continuité, de mon point de vue, car il n’est pas question d’un autre propos, dans le lien qui nous unit toujours à travers eux.

Voilà une bien longue lettre pour répondre à une toute petite question. Mais j’ai le sentiment que mes réponses t’étaient indispensables. Et comme elles entrent tout à fait dans le cadre des « Propos d’un Vieux Con », et que c’est un lieu où j’ai pris le parti de ne pas jouer de rôle autre que celui d’un vieux con emmerdant avec ses guerres de Quatorze, je n’épargne rien de ce qui me vient. Et je me fous bien d’être jugé par les hommes : C’est MON passé, on ne peut revenir dessus. Il se peut même que mon avenir ne soit pas seul en question dans l’affaire. Mais je tâche à n’influencer personne. Ce qui a été l’a été pour moi. Pas forcément pour ceux qui m’entouraient au moment des évènements que je relate, à travers ma vision du monde, sans tristesse, seulement avec quelques regrets et quelques remords …

Faut-il que je t’aime fort, ma fille, pour te livrer tout ça. J’espère que tu n’en sortiras pas plus troublée après avoir lu qu’avant. J’espère avoir été ce que tu espérais, que j’ai toujours souhaité être de tout mon cœur : ton Père.

Publié dans : ||le 28 mai, 2006 |1 Commentaire »

1 Commentaire Commenter.

  1. le 18 juillet, 2006 à 20:17 chantal écrit:

    Quelle magnifique déclaration!!
    Elle en a de la chance, votre fille!

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