Du métissage des musiques

Je veux tenter de contribuer à élever le “trad” au même rang de popularité que les musiques dites savantes (ou classiques), que le jazz, la pop, le rock, ou les musiques de variété.

Parce que les musiques touchent aussi bien le corps que l’esprit : elles entraînent à la danse ou au rêve.

Danser, c’est bouger son corps sous la conduite d’une musique.

Rêver, c’est bouger son esprit sous la conduite d’une musique.

La danse et la musique sont aussi variées que les langages des peuples, car musique et danse sont langages. Et il n’est pas besoin de connaître les langues pour communiquer par la musique ou la danse. D’où des métissages diversement accueillis, voire refusés.

Ainsi l’Histoire de la Musique nous enseigne comment, au fil des générations, certains se sont laissés aller à accepter des influences innovatrices, après lesquelles le temps ne s’est pas arrêté !

Il n’est que de voir l’influence d’un Bach, d’un Prokoviev, d’un Mozart, ou d’un Puccini, ou encore des Brel, Brassens ou autres Ferré, ou des Beattles ou Rolling Stones sur les générations suivantes pour s’en convaincre.

Comme toute musique, la trad a ses règles, ses harmonies, ses compositeurs, ses chercheurs, et par là ses facultés de métissage.

Que craindre de ces mélanges, qui ne sont pas le fait du hasard ?

Je me situe dans une démarche militante vers l’Autre, pour le connaître, et le choisir ou le refuser en connaissance de cause, en prenant chez lui ce qui me plaît et en le faisant mien, et en laissant de côté le reste. Je suis maître de mes choix, dans ce que le hasard peut m’offrir : la graisse, corps gras, rencontre la cendre,ou potasse, basique. Un chimiste appellerait ça quelque chose comme une saponification. Mais à mon palais, c’est un savon que je peux parfumer des flagrances des fleurs que j’aime. C’est de la cuisine,et tout l’art de la Cuisine est dans le dosage.
Cuisine et Musique font bon ménage partout, et se complètent en disant la même chose à des sens différents. C’est en connaissant, par la rencontre de l’Autre, similitudes et différences que l’on renforce son ancrage dans ses propres racines et sa propre culture, que l’on cultive et accroît les facultés de ses sens …

C’est ainsi que l’Individu se construit …

Si je suis aujourd’hui ce que je suis, c’est le fruit de mes rencontres. Et je ne sors pas le même de chacune de mes rencontres. Je dois dire que les plus belles se sont faites au gré des musiques.

Je peux même ajouter que ma quête au travers de divers instruments a changé ma pensée, mon rythme personnel de vie. Et c’est dans la musique à bourdons que je me sens le mieux. C’est le rôle des basses de toucher aux tripes, ou de vous pénétrer par les pieds comme l’orgue, qu’il vaut mieux alors écouter debout plutôt que répandu dans un fauteuil profond. Le plaisir se mérite, mais il se présente de partout.

Le bonheur est dans le pré …
Et je peux vous dire que les prés de Saint-Chartier affectés aux campings regorgent de bonheurs, pendant le festival ! Et alors que les concerts sont terminés, que les bals publics se vident, les rencontres de tous les horizons de la trad’ se multiplient loin dans la nuit. L’échange linguistique n’a pas d’importance sous les auvents : l’important est de se laisser gagner par la musique de celui qui démarre le premier, et d’enchaîner, avec son propre instrument, jusqu’à ce qu’un signe, presque imperceptible du néophyte que je suis encore, marque l’entrée dans la dernière mesure. Et tous s’arrêtent ensemble. Stupéfiant.

Et ça recommence sur un autre air, jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Mais cela reprendra dans la matinée, après la douche (froide …) et les courses. A moins qu’on ne veuille rien manquer du festival. Il se forme ainsi des groupes musicaux spontanés, qui ne durent qu’un jour, au gré du désir de chacun et dans un respect total. Il n’y a pas de divas dans les campings, que des musiciens qui viennent là faire leur marché pour l’année à venir. Ils reviendront l’année suivante, peut-être avec un nouvel instrument, longuement choisi chez les dizaines de facteurs qui présentent leurs meilleurs produits, et fabriqué pour eux, spécialement. Là on essaye, on compare, on écoute celui qui sonne, son timbre, sa virtuosité. Parfois, on applaudit : bonheur … Les impressions se transmettent par un sourire, un geste de la main fermée, pouce en l’air. Ensuite, l’acheteur potentiel entre rédiger un chèque de commande ou s’en va .

On le suit, quand on se rend compte que l’on a affaire à un de ces maîtres. L’écouter, le regarder jouer est une leçon, toujours. Mais il ne s’affiche ni concurrence, ni rivalité. On aime, on reste, on n’est pas touché, on va plus loin, pas au hasard, mais guidé par un autre appât, un son qui a su captiver l’oreille. C’est simple, c’est grave, comme le bonheur … Il faut y aller, ou choisir de rayer de la carte, par préjugé et goût de l’ignorance, à la fois la musique qui a fait danser les générations antérieures et que de très jeunes musiciens travaillent, non dans l’esprit d’un musée vivant, mais en transposant dans l’époque.

Par exemple, il est très étonnant de voir les vielles à roue s’équiper d’amplis tout à fait contemporains. Le timbre est respecté, mais l’instrument, s’il perd en mobilité et facilité de transport, gagne en puissance. De même les diatoniques, qui pourtant en ont moins besoin, et on voit les cornemuses, en concert de plein-air, se doter de micros pincés sur l’extrémité des bourdons …

Les airs anciens (signalés sur les CD par l’inscription “traditionnel”), deviennent des standards, parmi lesquels s’introduisent, avec la vigueur de la jeunesse, des compositions nouvelles, dont certaines tout à fait jazzy, alors que d’autres sont des bourrées, des scottishs, des polkas ou des quadrilles dans l’esprit de la continuité du genre.

Qui dira que les musiques traditionnelles sont ringardes ou pire, passéistes ? Pendant ce temps, personne n’est choqué d’entendre Enrico Macias et son fils remettre, avec quel bonheur, la musique arabo-indalouse au goût du jour. Et on est ravi d’écouter “Arabesques”, où Jane Birkin réadapte le grand Gainsbourg : une Anglaise se permet de toucher la musique d’ un auteur juif originaire d’Europe Centrale, en la recolorant de timbres et de rythmes arabes ! Et je n’entends pas hurler à la profanation. Mais sans doute ne s’agit-il pas d’un métissage, vue l’universalité de la musique de Gainsbourg … Qui est Gershwin : classique ou jazz ? Et c’est le guitariste français Marcel Dadi qui a réuni le Nord et le Sud en jouant simultanément Yankee-Doodle et Dixie sur la même guitare ; comme Jean-Sébastien Bach a été revu par Jacques Loussier ( Jazz-Sébastien-Bach … ) ou par Double-Six … sans qu’il y manque une note . Les exemples sont trop nombreux, de chocs culturels qui donnèrent naissance à des “bâtards” ô combien vigoureux et riches …

Quand on apprend que trois français sur quatre ont une ascendance plus ou moins proche à l’étranger, on peut se demander où est l’apauvrissement culturel, et pourquoi les musiques trad’ ne pourraient être acceptées qu’en provenance plus ou moins “exotique” d’apports étranger. Pendant ce temps, on oublierait très paradoxalement la richesse de notre patrimoine.

J’attends le moment où un cornemuseux fou jouera des salsas ou des béguines … Mais je crois avec bonheur qu’on est sur le chemin, à la suite d’empêcheurs de musiquer en rond que sont des gens comme Allan Stivell et à sa suite bon nombre de musiqueux bretons ou autres. La génération montante est en route : à nous de leur faire de la place et de les écouter avec bienveillance . Car seule l’utopie a laissé des traces derrière elle.

Alors, compagnons, à vos “binious” ! …

Publié dans : ||le 21 mai, 2006 |Pas de Commentaires »

Laisser un commentaire

confidences à l'inconnu |
salem |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | delireeeeeeeeee
| Ma vie, mon oeuvre
| TEM LAADO